les femmes plantes _ censure 1-entete

Dans l’oeil d’Alexia Caamano

Aujourd’hui, nous vous présentons le travail d’Alexia Caamano, artiste insulaire s’imprégnant de son environnement.

1/ Hello Alexia, peux-tu te présenter s’il te plaît ?

Salut, ravie de te parler aujourd’hui. Donc moi c’est Alexia Caamano, mon coeur est en Corse depuis toujours et mon corps est actuellement à Montréal pour des études de graphisme. J’ai 22 ans, et je me considère comme maman des femmes plantes et un peu illustratrice.

2/ Comment t’es tu mise à l’illustration, et depuis quand en fais-tu ?

L’illustration c’est assez récent pour moi à vrai dire. Les sujets comme le corps, la nudité, la féminité, le rapport entre l’humain et la nature m’ont toujours intéressé mais je les traitais à travers la vidéo, voire la performance pendant mon année de prépa art à Sartène. Je pense que je suis artistiquement née dans cette classe, j’ai pu tester tout ce que j’ai voulu, j’ai utilisé toutes sortes de médiums, j’ai découvert des artistes qui m’ont touché, d’autres que j’ai moins aimé. En quelque sorte, j’ai pu plonger corps et âmes dans la découverte.

Puis c’est en arrivant aux beaux arts de Toulouse, en 2016, que j’ai eu envie de revenir à quelque chose de plus doux, de traiter la nudité différemment, moins violemment, plus accessible et le dessin m’est paru comme étant l’outil le plus approprié. Le crayon et la feuille blanche permettent une liberté sans limite. J’ai donc dû apprendre à dessiner, car ironiquement je détestais ça avant. A vrai dire mes premières femmes plantes ne ressemblaient pas vraiment à des femmes, j’ai dû user de stratagèmes et de persévérances pour les faire naître.

J’ai quitté les beaux arts la même année et j’ai continué à dessiner seule chez moi à Ajaccio pendant deux ans avant de partir pour Montréal.

3/ Peux-tu nous parler de ton projet : « Les femmes plantes » ?

Les femmes plantes sont apparues un peu progressivement. Je crois qu’au début c’était un simple hommage aux femmes et à leur corps. J’avais envie que les femmes se reposent en regardant mes dessins, cela parait peut-être un peu naïf au premier abord mais je voulais créer une femme primitive, sans contrainte et sans carcan, qu’elle ne soit objectifiée ni dans un sens ni dans l’autre, que leur nudité ne soit ni gênante, ni érotique, qu’elle n’ai pas forcément de rôle, d’allure constamment prédéfinie, de devoir, et que leur pouvoir puisse se révéler en leur autonomie. N’est ce pas la seule révolution possible que d’être autonome ?

Donc visuellement, le défi était de parvenir à créer une femme nue sans la rendre forcément érotique. L’érotisme peut naître plus tard, à travers certains regards, mais ça n’est pas le but premier.
Intégrer les plantes, toute cette végétation a été une évidence, sûrement dû au fait d’avoir passé 20 ans entre mer et montagne. Après quelques essais, la femme plante au visage feuillu et aux membres coupés est née.

Je me suis rapidement lassée du fait de devoir partager mes illustrations les une à la suite des autres sur Instagram, j’ai donc d’abord fait une petite collection de tote bags qui au départ a été super bien accueillie par mes amis, puis j’ai fait des t-shirts. Tout ça dans le but de faire émerger les femmes plantes sur l’extérieur, les faire vivre en quelque sorte et les faire vieillir. Grâce à ça j’ai eu la chance d’échanger avec grand nombre de personnes, qui me donnaient leurs différents ressentis face à mes dessins, à ces femmes plantes. Le projet n’a donc cessé d’évoluer depuis, grâce à ces retours, ces interrogations, commentaires ou autres. La plus grande richesse de ce projet ce sont les autres qui gravitent autour.

J’aimerai que Les femmes plantes soient bien plus qu’un projet d’illustration, je voudrai faire en sorte qu’elles soient un questionnement sur l’identité en tant que femme, sur la manière dont on perçoit notre corps et celui des autres, en tant qu’homme et en tant que femme.
J’essaye donc de faire en sorte de ne pas imposer de paradigme, de ne pas figer la réflexion autour de l’essence du concept de femme. Les femmes plantes renvoient chacun et chacune à sa propre réflexion sur le sujet. Je veux inviter à penser, repenser, par la déconstruction.

4/ Quelles sont tes inspirations ?

Vaste question. Je pense, de manière étonnante et pour en revenir à ce que je disais tout à l’heure, que mon champ d’inspiration le plus large reste les interactions avec les gens que je peux côtoyer autour de moi, avec qui j’échange des points de vue, avec qui je débat et qui me racontent leurs histoires. Je suis très curieuse et j’aime les gens aha, ils me nourrissent.

La Corse a aussi une immense place dans mon travail. Je n’ai pas envie de dire inspiration mais c’est une sorte de puits à problématiques et notions diverses dans lequel je pioche. Je ne sais pas si sans avoir vécu en corse j’aurai pu créer les femmes plantes.
En parallèle, j’ai bien évidement beaucoup d’attrait pour certains artistes qui m’inspirent, le premier qui me vient en tête c’est Modigliani, avec ses portraits de femmes aux yeux noirs, Giacometti aussi. Je suis assez respective à ce qu’il s’est passé dans le domaine des arts à la Renaissance italienne, les sculptures, peintures. Bouguereau. Les mythes, la religion, les sorcières. Virginie Despentes !

5/ As-tu déjà rencontré des problèmes de censure sur les réseaux sociaux ?

Oui, j’ai eu deux sortes de problème. D’abord lorsque je partage des inspirations ou références en stories ou publications Instagram avec ne serait ce qu’un téton qui dépasse, elles sont automatiquement censurées.
Puis, sur facebook, lorsque j’ai voulu faire la promotion de ma première exposition à Paris. L’événement a été refusé car le visuel ne correspondait pas aux normes.. blablabla… Et là j’ai été très en colère car c’était la même période durant laquelle plusieurs comptes à visée éducative sur la sexualité ont été censuré, je pense surtout à @jouissanceclub – compte dont le monde a besoin je pense pour une sexualité plus libre, respectueuse, égalitaire etc – alors que les comptes instagram de Pornhub ou Dan Bilzerian représentaient quant à eux l’apogée de ce paradoxe.

Je ne sais pas comment cette censure fonctionne exactement, mais ce qui est certain c’est que lorsqu’il s’agit d’éduquer les femmes et les hommes sur la sexualité, de déconstruire les représentations habituelles du corps féminin, de montrer des corps qui ne correspondent pas aux canons de beautés du XIXème siècle et qui par conséquent font moins vendre ou objectifient moins les corps alors on se retrouve confronté à un problème de visibilité.
Et c’est dangereux, car on est sans arrêt gavé d’images qui ne sont pas la réalité. La liberté serait d’avoir les outils pour remettre en question ces images là, de prendre du recul dessus, d’avoir la liberté de choisir ce qu’on aime ou pas, mais on rend difficile l’accès à ces outils là.
Je vais me permettre de m’égarer de la question, mais c’est comme avec la pornographie. Il suffit d’un clic pour accéder à des milliers de vidéos sur youporn ou pornhub ou autre sites du genre qui prennent rarement en compte l’égalité, le consentement, la prévention contre les maladies etc, mais essayez d’accéder à un porno plus féministe, comme les films de la réalisatrice Erika Lust, ça devient plus compliqué à trouver et c’est la plupart du temps payant.

6/ Est ce que tu profites de cette période de confinement pour t’essayer à de nouvelles choses ?

Oui, mais au delà de l’illustration, j’en profite pour tout remettre en question, prendre le temps de réfléchir au futur. Les dernières semaines ont été assez violentes et remplies d’images chargées symboliquement, je pense à Adèle Haenel le poing levé, cette tribune de Virginie Despentes dans Libération, ou notre planète qu’on ne laisse plus respirer.
Je crois que je n’avais pas réalisé l’ampleur que toutes ces choses pouvaient prendre, toute cette violence reçue et émise dans le même temps, de ce fait j’ai eu l’impression de ne plus être en cohérence avec notre époque avec les femmes plantes telles que je les représente. Donc actuellement je profite de ce temps libre pour dessiner en éliminant la couleur d’abord, revenir à un dessin plus technique et moins enjolivé. En travaillant un corps plus brut aussi.
La période de confinement est une invitation à repenser notre monde, ce qu’on en a fait, ce qu’on voudrait en faire, et j’utilise les femmes plantes comme un outils.

7/ Des projets pour la suite ?

Je rêverai de tatouer, surtout mes nouvelles illustrations qui sont plus d’inspiration tatouage. Ce serait une belle suite je trouve : des corps pour des corps. Dans la même logique que pour les t-shirts, les femmes plantes prendraient vie, elles vieilliraient etc. Puis j’aime le défi de changer de médium ! Donc prochain projet : apprendre à tatouer.

8/ Ton track de confine-mo-ment ?

Ahahah je dirai Sundress d’asap rocky, mais dans les moments où l’enfermement devient trop pesant je craque pour du Cascada.. !

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur twitter
Twitter
Marien Hvala

Marien Hvala

Originaire de Corse, ce jeune photographe basé à Paris n’a plus à prouver son talent pour l’image. Esthétique et pureté sont les mots d’ordre de son travail. Il organise les interviews d’artistes et rédige également plusieurs papiers pour le site.